La dématérialisation du travail progresse plus vite que les compétences numériques de base. Derrière l’apparente généralisation des usages se cache une réalité plus fragile : lenteurs, contournements, renoncements silencieux. L’illectronisme ne disparaît pas dans l’entreprise, il s’y dissimule. Pour la fonction formation, l’enjeu n’est pas d’élever un niveau général, mais d’identifier ces fragilités sans exposer, d’intervenir vite, discrètement, efficacement. À ce prix seulement, l’entreprise évite des décrochages qui finissent toujours par coûter plus cher qu’ils ne se voient.
Un déficit invisible, mais structurant
On parle d’illectronisme comme d’un phénomène social, parfois générationnel, souvent extérieur à l’entreprise. Erreur de focale. L’illectronisme est aussi une réalité du travail quotidien, discrète, rarement assumée, presque jamais nommée. Selon l’Insee (Les compétences numériques en France, enquête TIC-ménages), 15,4 % des personnes de 15 ans ou plus n’ont pas utilisé Internet au cours des trois derniers mois ou ne possèdent pas les compétences numériques de base ; lorsque l’on intègre les lacunes partielles, notamment sur la recherche d’information, la communication ou la sécurité en ligne, près de 30 % des adultes présentent des fragilités significatives. Dans un environnement professionnel saturé d’outils, de plateformes, de procédures dématérialisées, ces fragilités ne disparaissent pas à l’entrée dans l’entreprise. Elles s’y adaptent, s’y masquent, s’y contournent, puis finissent par peser sur la performance, l’engagement et la qualité du travail. Rien de spectaculaire, rien de formellement sanctionnable, mais un empilement de micro-décrochages qui fragilise l’autonomie et alourdit les collectifs.
Identifier sans exposer : un rôle clé pour la formation
L’illectronisme au travail ne ressemble pas à une incompétence flagrante. Il se manifeste par des lenteurs, des erreurs répétées, une dépendance excessive aux collègues, une difficulté à suivre des consignes numériques pourtant simples. Le collaborateur évite certaines tâches, contourne des outils, renonce à des démarches. Tant que ces difficultés restent invisibles, elles échappent à l’action. La première responsabilité de la fonction formation n’est donc pas de former, mais de rendre visible ce qui ne l’est pas, sans stigmatiser. On ne « diagnostique » pas l’illectronisme comme on évalue une compétence métier ; toute approche frontale enferme le collaborateur dans une posture défensive et transforme un déficit de compétences en marqueur identitaire. La formation dispose pourtant de leviers puissants : analyse fine des usages des plateformes, abandons précoces, difficultés de navigation, écarts entre intention et réalisation. Les formateurs et accompagnateurs repèrent depuis longtemps ces fragilités, à condition d’être outillés pour les formaliser. Des auto-diagnostics intégrés à des parcours plus larges, présentés comme des aides à l’amélioration des pratiques numériques, permettent d’objectiver les besoins sans jamais nommer le problème.
Intervenir vite, discrètement, efficacement
Le facteur critique n’est pas la gravité du déficit, mais le délai de réaction. Plus l’entreprise tarde, plus la difficulté s’installe, plus elle devient visible, plus elle expose le collaborateur. La réponse formation doit être immédiate, individualisée et confidentielle. Pas de sessions collectives, pas de parcours longs, pas de communication institutionnelle. Des dispositifs activables à la demande, dès l’identification du besoin. Dix minutes pour comprendre, quinze pour agir, un résultat immédiat dans le travail réel. Micro-parcours ciblés, accompagnement humain discret, formats courts orientés usage : la logique n’est pas de rattraper un niveau, mais de sécuriser une tâche, un outil, une situation professionnelle précise. La réussite se mesure à un critère simple : le collaborateur reprend la main sans que personne n’ait à savoir qu’il a été aidé.
Concevoir autrement : de la formation comme filet de sécurité
Former contre l’illectronisme ne consiste pas à déployer de vastes programmes de montée en compétences numériques. Cela revient à créer un filet de sécurité permanent, capable d’absorber les fragilités sans les exposer. Les parcours efficaces sont ancrés dans des situations concrètes : utiliser un outil RH, compléter une procédure interne, retrouver une information, sécuriser un échange. La progression est volontairement invisible ; le collaborateur a le sentiment d’améliorer son efficacité professionnelle, pas de combler un retard. Cette approche suppose un changement de posture de la fonction formation. Il ne s’agit plus seulement de développer des compétences, mais de prévenir des décrochages silencieux. L’illectronisme devient alors un risque opérationnel mesurable, documenté par les données publiques, et traitable par des dispositifs adaptés. La formation n’est plus un correctif tardif ; elle devient un mécanisme de protection continue du travail réel.
Par Michel Diaz
