IA et métiers de la formation : entre hybridation et réduction du périmètre pédagogique

L’introduction de l’IA dans les dispositifs de formation est souvent abordée sous l’angle de l’efficacité et de l’innovation pédagogique. Pourtant, au-delà des usages et des outils, l’IA agit déjà comme un facteur de transformation profonde des métiers de la formation. Elle redéfinit les tâches, déplace la valeur, modifie les équilibres entre production, pilotage et accompagnement. L’enjeu n’est pas seulement de savoir comment utiliser l’IA, mais de comprendre ce qu’elle fait aux rôles, aux compétences et à la place de la pédagogie dans l’entreprise.

Ce que l’IA change concrètement dans le travail quotidien des équipes formation

L’IA n’entre pas dans les organisations par une redéfinition explicite des métiers. Elle s’introduit par les tâches : analyse de besoins, structuration de parcours, production de contenus, réponses aux apprenants, personnalisation des parcours, reporting. Ce mouvement est progressif, souvent fragmenté, mais cumulatif. Il ne supprime pas immédiatement les fonctions existantes, mais il en modifie le contenu réel. Dans les métiers de la formation, cette transformation est particulièrement sensible, car une partie importante du travail reposait sur des activités de conception, de structuration et de médiation, désormais en partie automatisables. Le risque n’est pas tant la disparition brutale des métiers que leur transformation silencieuse, par appauvrissement ou recentrage sur des tâches perçues comme moins stratégiques.

Gagner en efficacité, perdre en légitimité ?

Le discours dominant associe l’IA à une augmentation des professionnels de la formation. Gain de temps, amélioration de la qualité, personnalisation accrue, meilleure réactivité. Ces bénéfices existent, mais ils ne disent pas tout. Toute augmentation est située : elle renforce certaines dimensions du travail et en affaiblit d’autres. Lorsque l’IA prend en charge la production, la structuration ou l’analyse standardisée, elle modifie mécaniquement la visibilité et la reconnaissance des compétences humaines restantes. Ce déplacement peut conduire à une perte de légitimité professionnelle si les rôles qui subsistent sont moins identifiés, moins valorisés ou considérés comme substituables. L’augmentation fonctionnelle peut ainsi s’accompagner d’une réduction du périmètre décisionnel et pédagogique des professionnels.

Une fragilisation qui dépasse le seul métier de formateur

La figure du formateur est souvent mise en avant dans les débats sur l’IA en formation, mais la transformation concerne l’ensemble des professionnels impliqués dans les dispositifs. Ingénieurs de formation, ingénieurs pédagogiques, chefs de projet, responsables de programme, administrateurs de plateformes voient également leurs activités évoluer. L’automatisation de certaines tâches de conception ou de pilotage peut conduire à une standardisation accrue des dispositifs et à une dilution de l’intention pédagogique. Le risque est alors moins la disparition des fonctions que leur réduction à des rôles d’exécution ou de coordination, au détriment de la capacité à arbitrer, à concevoir des cadres et à garantir la cohérence pédagogique globale.

Le précédent du tutorat, révélateur des mécanismes à l’œuvre

L’évolution du tutorat en entreprise offre un éclairage utile. Longtemps reconnu comme utile mais rarement structuré, financé ou valorisé, le tutorat humain a souvent reposé sur des engagements informels, sans reconnaissance spécifique. Cette fragilité a facilité l’émergence de solutions automatisées présentées comme plus efficaces et plus faciles à déployer. Ce mécanisme n’est pas propre au tutorat. Il illustre la manière dont des activités pédagogiques insuffisamment reconnues peuvent être progressivement remplacées ou marginalisées lorsqu’une alternative technologique devient disponible. L’IA ne crée pas ce mouvement, mais elle l’accélère là où la pédagogie n’a jamais été clairement positionnée comme un enjeu stratégique.

Quel avenir pour la pédagogie dans un environnement augmenté par l’IA

À mesure que l’IA absorbe une part croissante des tâches standardisables, ce qui reste aux professionnels de la formation se concentre sur un noyau pédagogique exigeant. Définir ce qui mérite d’être appris, structurer des parcours cohérents, arbitrer entre performance immédiate et développement durable des compétences, accompagner les apprenants dans des situations de travail réelles, réguler des dispositifs hybrides complexes. Ces activités ne sont pas résiduelles. Elles sont centrales, mais leur valeur dépend de la reconnaissance que l’entreprise leur accorde. L’enjeu, pour la fonction formation comme pour les directions RH, est désormais clair : à l’ère de l’IA, la question n’est pas seulement ce que la formation peut gagner en efficacité, mais ce que l’entreprise est prête à préserver, reconnaître et financer en matière de pédagogie.

Par la rédaction de L’essentiel RH-Learning.